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  • Stéphan Le Doaré

Nanobots - prix spécial du jury - IHEDN - Les Imaginaires Stratégiques 2021


"Nanobots", dont voici le texte intégral, a reçu le prix spécial du jury des Imaginaires stratégiques de l'Institut des Hautes études de Défense nationale (IHEDN). Le jury était composé cette année du Général de Corps d'Armée Patrick Destremau, directeur de l’IHEDN, de Madame Virginie Tournay, directrice de recherche à Sciences Po membre de la Red Team du ministère des Armées, des prix Goncourt et écrivains Monsieur Alexis Jenni, et Madame Leïla Slimani, ainsi que du professeur Olivier Schmitt, directeur des études et de la recherche à l’IHEDN



Bonne lecture !


Stéphan Le Doaré


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À mon père...






Il le savait, les prochaines heures seraient très dures. L’inconfort, les muscles endoloris, le sommeil qui gagne, il connaissait. Mais là, en plein désert, tapi dans une cache de trois mètres carrés, son plus grand ennemi se préparait à darder ses rayons les plus chauds. Il était à peine neuf heures et Jeff suait déjà à grosses gouttes : la journée allait être longue.

Le signal tomba dix minutes plus tard. Un peu étonné, Jeff prit la communication :

- Gawis, la mission change. On a un problème sur un village à dix kilomètres. Reconnaissance immédiate.

- Bien reçu. On attend le complément GPS.

La communication était brève, mais les ordres étaient clairs.

À 150 mètres au-dessous du niveau de la mer, une trappe se souleva en plein désert de l’Afar.



Les corps s’éparpillaient comme des sauterelles gazées en plein vol. Une odeur pestilentielle chatouillait les narines des commandos, tandis que les mouches vaquaient à leur mission de charognard.

La voix sourde, Jeff ouvrit l’intercom vers Paris :

- On a le visuel, c’est un charnier… On met les masques…

- OK, confirmation des images du drone. Faites des prélèvements, ne touchez à rien. Retour au point alfa dans deux heures, vous serez exfiltrés en grappe.

- Reçu.

Alex, qui suivait son équipier sans sourciller, ouvrit enfin la bouche :

- Tu as vu leur peau ? Toute craquelée comme s’ils avaient explosé de l’intérieur !

- Oui. Tu sais quoi, je ne sais pas où ils nous ont envoyés, mais je n’aime pas ça du tout !

- J’ai fini. On fiche le camp fissa. Ils sont marrants avec leurs drones et leurs intelligences artificielles. Il faut quand même encore faire le sale boulot !

Jeff désigna le petit bocal de chair en putréfaction récoltée par Alex :

- Eh oui, mais c’est bien nous qui sommes là, pas un robot. Bon allez, on dégage.

Deux heures plus tard, ils survolaient le port de Djibouti après s’être balancés au bout d’une corde grosse comme un poing. Tout en contemplant le paysage sous ses pieds, Jeff faisait rouler entre ses mains un tube de chair qui ne cessait de se déliter en lambeaux de plus en plus fins.



Le scientifique n’avait même pas enlevé sa blouse. Le souffle des pales de l’hélicoptère le faisait ressembler à un superhéros à cape blanche. Se jetant sur le tube de chair, il regarda gravement Alex :

- Comment vous sentez-vous ? Pas de brûlure, pas de tête qui tourne ? Tout va bien ?

Surpris, le commando bégaya :

- Heu… Non… Rien d’anormal, mais…

Sans attendre, le chercheur se tourna derechef vers Alex pour le questionner également de sa voix criarde. Le militaire, taiseux, répondit un « non » brut, ce qui eut pour effet de faire disparaître le docteur vers une bâtisse Algeco comme si sa vie en dépendait.

Les deux hommes se regardèrent sans parler. Leur besogne terminée, il ne fallait pas poser de questions. C’était le jeu. Mais c’était quand même sacrément intrigant. Ils regagnèrent l’hôtel Sheraton ou des chambres leur avaient été réservées. Après une bonne douche, Alex profitait de la vue sur le golfe de Tadjoura tandis que Jeff rédigeait son compte-rendu de mission.

Le soir tombait sur ce bout de mer Rouge, melting-pot militaire et important port de transit. La ville de Djibouti s’endormait au son des Muezzins, tandis que Jeff mettait la dernière patte à sa prose. L’intercom s’alluma de nouveau. « C’est quoi ce bordel, on ne va pas repartir maintenant quand même ? » grommela l’officier tout en ouvrant le canal.

- Bonsoir, ici l’ambassade de France. Nous vous demandons de ne pas bouger de chez vous et de.... De....

- Allo ? ALLO ? Je ne vous entends pas, pouvez-vous répéter ?

On frappa à la porte. À peine Jeff eut-il le temps de toucher la poignée que la porte s’enfonça sur lui. D’un pas rapide, Alex franchit le seuil et referma rapidement derrière lui.

- Jeff, on a un souci !

- Quoi ?

- Toute la ville est devenue folle. Ce n’est pas normal. Les gens meurent comme au village. Bordel, on a ramené un virus !

Le commando bondit vers la fenêtre et sans la déverrouiller, observa l’extérieur. Des passants se tordaient de douleur dans la rue. Des incendies démarraient de part et d’autre des habitations. Un silence de mort prenait peu à peu le pas sur le brouhaha dont la ville était coutumière.

Reprenant son intercom, Jeff composa rapidement le numéro d’urgence :

- Ici Gawis, code d’urgence.

L’opératrice habituelle passa la main : « ne quittez pas, je crypte. »

- Allo, ici le Général Meyer, qu’y a-t-il, Gawis ?

- Général, il semble qu’on ait rapatrié une saleté du plateau Afar sur la ville de Djibouti. Et ça se répand à vitesse grand V.

- Merde ! C’est vous, du 13 ? (Le général faisait référence à leur régiment)

- Affirmatif.

- Bon, deux minutes, on regarde.

Jeff savait qu’à ce moment précis les sous-sols du ministère de la Défense rue Saint-Dominique pointaient tout ce qui pouvait voir ou entendre en direction de la petite péninsule arabique.

Le général reprit :

- On a le visuel. Je confirme. C’est la débandade dans les rues. Même l’ambassade ne répond plus. Je… Ah, ne quittez pas....

Après une attente de plus de cinq minutes, le général reprit la parole :

- Les gars, on a le retour du labo. Ils ont réussi à nous envoyer des résultats. Et ce n’est pas un virus !


- On n’est pas équipés contre ça ! grommelait Alex.

- Ouaip. Et franchement les modules antidouleur ne nous aideront pas, pour le coup.

- Alors on fait quoi ?

- On attend les ordres. On reste calfeutrés. Paris va gérer. On va juste espérer qu’ils ne nous oublient pas !

L’intercom vibra, en clignotant comme un arbre de Noël.

- Allo, ici Gawis.

- Gawis, nouvelle mission…

- Général ! Dites, ça fait deux plombes qu’on est là comme des cons. Il se passe quoi exactement ?

Le général toussa avant de répondre d’une voix grave :

- Vous connaissez les nanobots ?

Les deux commandos se regardèrent : ils avaient compris !

- Général, ne me dites pas que ce sont des nanobots ? Je croyais que cette technologie était abandonnée ?

- Malheureusement, non. Les éléments reçus du laboratoire montrent la présence de nano-robots dans tous les échantillons que vous avez ramenés. Il semble qu’ils soient… anthropophages. Ce que vous avez pris pour des microbombes, c’est en fait des nano-robots qui trouent la peau !

- Comment se fait-il alors que nous soyons toujours en vie, questionna Alex dans un sursaut ?

- On est en train d’essayer de comprendre. Pour l’instant, Djibouti est mis sous quarantaine. Trois drones surveillent.

Après un silence, Meyer reprit :

- Les gars, je dois vous dire, l’intelligence artificielle dénombre seulement seize signatures infrarouges dans la ville. Ce qui veut dire…

- Ce qui veut dire que neuf cent mille personnes sont mortes en deux heures, compléta Jeff laconiquement.

Encore un silence, plus long…

- Je vous rappelle. On ne vous laissera pas tomber les gars, courage....



Son corps tremblait comme une feuille. Elle restait pétrifiée devant la vitre des quarantaines. Ses yeux embués fixaient depuis deux heures les corps de ses confrères, dont la peau criblée par endroits de petits cratères donnait l’impression de fondre. Florine n’avait pas été touchée, et son cerveau tournait à mille à l’heure pour essayer de comprendre pourquoi elle, la jeune doctoresse de la faculté de Jussieu, était toujours en vie. Les crampes devenaient douloureuses et elle savait qu’elle devrait tôt ou tard changer de position, se déplacer, se rendre vulnérable. À sa droite, la porte en verre était entrouverte sur trente centimètres. Trente centimètres à parcourir pour atteindre une porte, ce n’était finalement pas grand-chose pour celle qui avait remporté une finale nationale de GRS à l’âge de seize ans. Ses dispositions particulières en avaient d’ailleurs fait la première femme dotée d’un néocortex. Depuis, la fine couche de nanotubes de carbone intelligents tapissant l’intérieur de son crâne connectait ses neurones avec l’intelligence artificielle Axelle. Elles avaient désormais une relation très particulière. Intime, même. L’I.A. connaissait ses goûts, ses réflexions, et les milliards de questions qu’une femme peut se poser dans la vie. Axelle et Florine, finalement, c’était un peu la même entité… Axelle avait proposé un plan : déplacer le pied droit de 13 centimètres, allonger le bras, fermer la porte, se décaler de deux mètres sur la droite, verrouiller le laboratoire. Les pourcentages de réussite étaient honorables, mais les 23 % d’échec dérangeaient Florine. Malgré tous les calculs, rien n’y faisait : il fallait prendre ce risque.

Sans attendre la crampe qui aurait mené à l’échec définitif, Florine se lança dans un geste rapide. La porte en verre claqua sans casser tandis que des milliers de petits dards invisibles impactaient le verre dans un bruit cristallin. Le néocortex récupéra les images rétiniennes de la chercheuse pour les agrandir.

« Oh, mon dieu, ce sont des nano-robots ! »

Florine était à la fois émerveillée et effrayée par la stupéfiante technologie utilisée. De minuscules microtubules de carbone enserraient une sorte de puce électro biologique dix fois plus petite que celles qu’elle tentait de réaliser depuis des mois dans ce laboratoire militaire.

« Bon sang, se dit-elle, qui a bien pu créer ça ? »

Le terrain connu des nanobots la détendit un peu. Au moins, ce n’était pas un virus. Ça, elle savait gérer. De son côté, Axelle, l’I.A., continuait l’analyse des minuscules robots, ce qui lui prenait 90 % de puissance. La chercheuse, quant à elle, se focalisa sur une question qui la turlupinait depuis l’arrivée du flacon au laboratoire : comment ces engins se reproduisaient-ils ?

Les différentes analyses montraient la présence d’ADN humain, de carbone d’origine industrielle, d’énergie générée par la captation de photon.

« Bon, en temps de guerre, il faut tenter… J’espère que j’ai raison ».

L’interrupteur obéit instantanément et l’obscurité totale bascula le laboratoire dans un silence absolu. Tous les cliquetis et grouillements avaient stoppé net !

« J’avais vu juste ! Ils ne fonctionnent pas sans lumière ! »

Florine connecta son NeoCortex au réseau 7G le plus proche et décida d’appeler directement le ministère.


Le rapport fut bref. Axelle avait déjà synthétisé la situation et Florine lisait mentalement au général l’ensemble de ses découvertes.

- Si je vous comprends bien, dit le général à la fin de l’exposé, ce sont des robots miniatures capables de se reproduire grâce au corps humain, et qui tirent leur énergie du rayonnement solaire ?

- Je sais que ça à l’air fou, dit comme ça, mais oui, c’est exactement ça !

- Vous avez fait preuve de beaucoup de courage, je vous félicite ! Nous allons tout faire pour vous tirer de là…

Florine le coupa :

- Excusez-moi, général, juste pour vous dire que le jour se lève à 5h33. Nous avons donc 5 heures !

- Je fais au plus vite !



Djibouti ressemblait à un charnier géant. À des milliers de kilomètres, des militaires s’affairaient dans la bien nommée « ville de lumière » pour contrer les futurs assauts de nano-robots fonctionnant au photovoltaïque !


Les deux commandos avaient été informés. La règle était simple : pas de lumière, ce qui n’était en rien une contrainte pour les deux soldats issus du monde souterrain des caches, le premier apprentissage d’un dragon du 13. La mission : sauver une jeune fille à l’ambassade. Et c’était plus qu’une priorité. Le général avait ajouté qu’elle pouvait détenir la solution à cette attaque d’un genre nouveau.

Après avoir navigué entre cadavres, voitures accidentées, maisons calcinées et autres débris dignes d’une apocalypse, les deux hommes arrivèrent devant le laboratoire. La porte s’ouvrit en même temps que Jeff mettait la main sur le penne et une jeune fille déboula devant eux, mi-surprise, mi-effrayée.

Jeff, toujours heureux devant la gent féminine, chuchota joyeusement :

- Ah, vous devez être Florine ? Enchanté de faire votre connaissance !

- Heu… Oui… Mais qui êtes-vous ?

Le retour à la civilisation rendait Alex aussi plus amène :

- Nous sommes du 13e Régiment de Dragons parachutistes. Lui c’est Jeff et moi Alex. Nous allons vous exfiltrer de ce merdier. Venez !

Et il la prit par le bras, tandis que Jeff lançait le signal radio pour activer le point de récupération.


Le général vociférait dans les couloirs. Tout ce qui existait de vivant dans le renseignement était sur le pont ! Les données récupérées par Axelle mettaient en évidence une innovation bien supérieure à ce que la France pouvait proposer en matière de nanotechnologie. Les regards se tournèrent forcément vers la Chine. Le 3e régiment de hackers de Rennes fut activé pour renforcer l’espionnage des sites de l’empire du Milieu. Après deux heures de recherches, un jeune geek du nom de Jimmy trouva le coupable : un laboratoire militaire en plein cœur de Pékin travaillait sur des nano-robots de combat. Le craquage des dossiers montrait une série de tests de nanostructures capables de se reproduire et de se mouvoir à la lumière. Dans le même temps, un autre service identifiait parmi les morts du village que Jeff et Alex avaient inspectés un afar djiboutien, revenu l’avant-veille de Chine.


Le président fut averti et les ambassades respectives se mirent en relations. Malgré les preuves accablantes, le président chinois jouait toujours l’étonnement. Un diplomate eut cependant la confirmation par deux élus du parti qu’il s’agissait bien « des conséquences malheureuses d’une erreur expérimentale », dans un langage très diplomatique. Dans l’heure, tous les pays qui avaient un pied à terre à Djibouti furent alertés : cet endroit du globe allait passer en état de « no man’s land ». Aucun mouvement d’aucune sorte ne serait toléré sur ce territoire.



Au matin, le rift africain qui avait vu naître l’humanité se réveillait groggy. Les drones des sites d’information filmaient les rescapés de la veille se faire dévorer de l’intérieur. Les images firent le tour du monde et l’amplification des réseaux apporta son lot de bêtises : certains criaient au complot, d’autres à la fakenews, d’autres encore montèrent en urgence une association de sauvetage des nanobots tandis que la frange terroriste suivait l’évolution de la situation avec attention.


Les nuits suivantes, des hordes de robots-nettoyeurs déambulèrent comme des zombies dans la ville morte, analysant, nettoyant, aspergeant de produits plus ou moins licites l’ensemble des places, rues et habitations de Djibouti.

La communauté mondiale réfléchissait à ratifier le traité de non-prolifération des nanotechnologies, traité réclamé depuis des années par la communauté scientifique.



Moussa, 13 ans, guidait son troupeau dans le désert aride. Ses fines jambes l’avaient porté sur trente-trois kilomètres depuis la capitale. Il avait fui dès qu’il avait vu les premiers cas. Pour lui, c’est Allah qui l’avait épargné. Moussa se gratta soudain la poitrine. Quelque chose semblait lui pousser dans les poumons…


Stéphan Le Doaré


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